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Le peuple obscène, ou la sociabilité théâtrale en Révolution

Publié le 20 avril 2017 Mis à jour le 21 avril 2017
Louis-Léopold Boilly (1761-1845), Une loge, un jour de spectacle gratuit, 1830
Louis-Léopold Boilly (1761-1845), Une loge, un jour de spectacle gratuit, 1830
Date(s)

le 20 avril 2017

Un texte de La Minute Recherche par Philippe Bourdin (CHEC). À la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution, une véritable théâtromanie s’empare de la France. Un public actif, animant la représentation de ses échanges avec les artistes, court aux spectacles.

À la fin du XVIIIe siècle et pendant la Révolution, une véritable théâtromanie s’empare de la France. Un public actif, animant la représentation de ses échanges avec les artistes, court aux spectacles. Les salles, la plupart privées et potentiellement rémunératrices, se multiplient, particulièrement à partir de janvier 1791 quand liberté en est laissée aux entrepreneurs. Les sociétés d’amateurs (bourgeoises, aristocratiques, ouvrières, voire paysannes) irriguent le territoire, et, 1789 advenu, de cercles fermés deviennent lieux d’éducation patriotique, doublant parfois l’action des clubs jacobins au sein desquels elles recrutent.

De nombreux critiques, dont la défense des règles académiques est le gagne-pain, voient dans la présence du peuple - aimant le mélange des genres ou prompt à censurer - l’une des causes de la dégénérescence du théâtre. Le poids devenu prépondérant de la vox populi n’enlève-t-il pas à ces journalistes une partie de leur influence ? Le « gros goût bourgeois », l’indécence populaire supposée sont des lieux communs de leur discours sur la distinction, à géométrie variable de la province à Paris, au travers duquel se maintiennent ou s’affirment des dominations sociales dont Grimod de la Reynière ou Fabien Pillet sont les chantres.

En charge du maintien de l’ordre, et malgré l’augmentation des soldats en faction dans les salles, les municipalités échouent pour leur part à canaliser les émotions d’un public très divers, échauffé par l’exiguïté des lieux de représentation et par les enjeux politiques qu’il subodore derrière la moindre réplique, le moindre chant. Les villes multiplient pourtant les interdits, qui nous dévoilent en creux la nature des troubles : gestes et attitudes grivois, lancers de fruits et légumes (variables selon la production locales), cris ou chants séditieux, charivaris, bagarres, envahissement des coulisses à la recherche des actrices, etc.

Asseoir le parterre, repousser les plus humbles au « poulailler », tel que l’a expérimenté l’architecte Ledoux à Besançon au milieu des années 1770, devient un enjeu politique et social, au grand dam d’auteurs comme Mercier ou Marmontel. Eux jugent irremplaçables les émotions des foules, condensés de la nation, partageant dans la promiscuité de la station debout toute la gamme des émotions. Le processus de sacralisation du texte, des artistes, la partition des espaces prendront plus d’un siècle pour aboutir, au prix de nombreuses altercations collectives et spontanées. Désireuse d’unanimité, bien plus que d’égalité, la Révolution, pour l’heure, n’efface ni la hiérarchie des convenances, ni les processus de discrimination à l’œuvre sous l’Ancien Régime.

  • Philippe BOURDIN, « Le peuple obscène, ou les atours élitistes et répressifs de la sociabilité théâtrale en Révolution », Revue d’Histoire du Théâtre, n° 269, 1-2016, p. 67-84