Deux espèces de poissons révèlent des stratégies de décision opposées
Deux espèces de cichlidés du lac Tanganyika, étudiées par des chercheurs de l’UCA, du CNRS et de l’Institut Max-Planck, prennent des décisions radicalement différentes face à des choix complexes : l’une agit rapidement, l’autre analyse méthodiquement. Une étude qui éclaire la diversité des processus cognitifs chez les animaux et leurs implications évolutives.
Des décisions opposées chez des espèces apparentées
Dans le lac Tanganyika, deux espèces de cichlidés "plumes" (Aulonocranus dewindti et Cyathopharynx furcifer) partagent le même habitat et les mêmes préférences de base. Pourtant, face à des choix complexes, leurs stratégies de décision divergent radicalement :
- Le cichlidé plume bleu décide rapidement, en se basant sur un critère dominant.
- Le cichlidé plume doré prend plus de temps, intégrant plusieurs éléments avant de trancher.
Un parallèle avec la psychologie humaine
L’étude fait écho aux travaux de Daniel Kahneman (prix Nobel) sur les deux vitesses de la pensée (intuitive vs. réfléchie). Bien que les poissons n’aient pas les mêmes processus cognitifs que les humains, ils sont confrontés à un défis similaire :
« Tout cerveau doit allouer des ressources attentionnelles limitées. Ces poissons montrent des solutions évolutives différentes pour traiter l’information », explique Dylan Naceur, co-auteur de l’étude et doctorant en psychologie cognitive à l’UCA.
Méthodologie : des expériences inspirées de la psychologie humaine
Les chercheurs ont exploité un comportement naturel des cichlidés : l’entretien méticuleux de leurs "volcans" de sable, structures utilisées pour attirer les femelles. En y déposant des objets imprimés en 3D, ils ont testé :
- Des choix simples (couleur ou taille) → Les deux espèces réagissent de manière identique.
- Des choix complexes (pondération de plusieurs critères) → Les stratégies divergent.
- Un biais cognitif (effet de leurre) → Le cichlidé doré ignore l’option inférieure, prouvant une décision rationnelle.
« Ils ne choisissent pas au hasard : ils intègrent plusieurs caractéristiques, ce que beaucoup d’humains peinent à faire dans la même tâche », souligne Dr Maëlan Tomasek (premier auteur de l'étude, qui a mené ces recherches dans le cadre de sa thèse universitaire à l’UCA et au MPI-AB, aujourd’hui à l’Université Monash).
Implications : diversité cognitive et évolution
Contrairement aux approches classiques classant les espèces par "intelligence", cette étude montre que :
- Deux espèces apparentées peuvent résoudre un même problème avec des stratégies opposées, sans qu’une soit "meilleure".
- Ces différences pourraient résulter de pressions évolutives ou d’expériences de vie distinctes.
« L’évolution ne complexifie pas systématiquement les processus décisionnels. Elle optimise l’adaptation à l’environnement », précise Dr Alex Jordan (co-auteur principal et responsable de groupe indépendant au MPI-AB).
Une approche innovante en cognition animale
L’étude se distingue par :
- Un cadre naturel : Pas de laboratoire, mais des observations in situ.
- Des outils inspirés de la psychologie humaine : Tâches de leurre, mesures de temps de décision.
- Un pont entre disciplines : Psychologie, biologie évolutive et éthologie.
« Ces résultats ouvrent la voie à une meilleure compréhension de la manière dont les animaux pensent, pas seulement s’ils pensent », conclut Dre Valérie Dufour (directrice de recherche en psychologie sociale et cognitive à l’UCA et au CNRS).
Pour aller plus loin
Publication originale :Maëlan Tomasek, Boyd Dunster, Zoë Goverts, Dylan Naceur, Valérie Dufour, Alex Jordan (2026) Decision rules diverge between sympatric Featherfin cichlids despite shared preferences, ecology and evolutionary history. Proceedings of the National Academy of Sciences.
Vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ofnvbA9tLJ4
Contacts :
- Dr Maëlan Tomasek (Chercheur postdoctoral, Université Monash, Australie) : maelan.tomasek@hotmail.fr
- Dre Valérie Dufour (Directrice de recherche, CNRS et UCA) : valerie.dufour@cnrs.fr
- Dr Alex Jordan (Chef de groupe indépendant, Évolution comportementale, Institut Max-Planck du comportement animal) : ajordan@ab.mpg.de